Une aventure de poche #8… Grande marche d’endurance (111 km), vers l’océan et retour

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Mes marches d’endurance suivent un principe simple, à la fois abstrait et bien cerné : couvrir le maximum de kilomètres, d’une traite, sans s’accorder de repos (sauf de courtes siestes, de loin en loin). Parce qu’à pied, on progresse lentement, rarement à plus de 5 km/h, ce genre d’exercice vous confronte assez vite aux limites humaines, du moins à celles de votre organisme. Les marches Audax, homologuées par la Fédération française de Randonnée, délivrent des brevets d’endurance à des marcheurs capables de maintenir leur effort sur 25, 50, 100… et jusqu’à 200 km à pied.

Il n’existe pas, hélas, de club Audax dans mon département. J’ai donc choisi, voici quelques années, d’organiser mes propres marches d’endurance, sans autre objectif que le dépassement personnel — cette volonté proprement humaine d’atteindre ses limites et, si possible, de les franchir. On peut s’interroger sur la pertinence de telles initiatives, à l’heure des convulsions planétaires, alors qu’un redoutable virus sème le chaos dans les sociétés humaines. Mais, dans ce cas, gardons aussi les fusées au sol, fermons les musées, congédions les aventuriers, bref renonçons à tout ce qui, dans les activités humaines, excède les seules nécessités vitales. Et l’on verra comme l’on s’ennuie.

En réalisant un grand nombre de « tours de villes à pied », le plus étendu à ce jour étant celui du Porge (54 km), j’ai senti que j’aspirais à « décrocher les trois chiffres », c’est-à-dire à marcher au moins 100 km. Première tentative réussie en septembre 2017 sur la piste cyclable Roger Lapébie, près de Bordeaux, parcourue aller et retour, en compagnie du médecin et aventurier spatial Jérémy Saget.
Depuis, je m’attaque régulièrement à ce record, ajoutant une pincée de kilomètres aux distances déjà conquises. Ma dernière marche d’endurance, avec Julie, s’est déroulée du 22 au 24 février 2020, quelques semaines avant notre réclusion collective. Notre objectif était Lacanau-ville, à quelques kilomètres de l’océan, là où aboutit une autre piste cyclable venue de Bordeaux.

Assez sottement, nous entamons cette longue marche en fin d’après-midi. Conséquence : le soleil se couche pendant que nous traversons Bordeaux, et la nuit tombe quelques kilomètres plus loin, alors que nous abordons la zone commerciale. Une dizaine de kilomètres sont derrière nous lorsque nous franchissons la porte d’un restaurant de chaîne pour avaler notre dernier repas chaud. Les serveurs ouvrent de grands yeux en découvrant ce duo, vêtu comme pour l’ascension d’un sommet des Pyrénées, qui passe commande d’andouillette et de viande grillée. Notre marche se poursuit en pleine obscurité.

Sur les vingt premiers kilomètres, la piste doit composer avec la ville, ses quartiers denses même en périphérie. Elle se fond au trottoir des rues, fusionne avec les routes et les voies rapides, longe des entrepôts silencieux où manœuvrent les camions et patrouillent les maîtres-chiens. C’est un décor de roman policier et l’on s’attend, derrière chaque clôture, à ramasser un cadavre.

Ensuite, la piste cyclable qui épousait le tracé d’une autoroute s’en détache pour progresser au milieu des pavillons de la périphérie. La température a baissé, et l’humidité s’installe — dans les bois, c’est une bruine assez dense que perce, difficilement, le faisceau de ma lampe frontale. Malgré plusieurs couches de vêtements, nous avons froid et nous entortillons dans des couvertures, apportées en renfort. Des bancs et des ronds-points accueillent de courtes siestes régulières : vingt ou trente minutes d’un sommeil grelottant, pour retrouver des forces au cœur de cette nuit glaciale.
La journée qui suit consiste dans la remontée interminable d’une longue ligne droite, bordée de landes et de pins, sans presque aucun bâtiment. Nous ne croisons pas un seul promeneur mais quelques cyclistes qui semblent couvrir la distance d’une traite, à toute allure, sans quitter leur guidon des yeux. Pour Julie surtout, les derniers kilomètres avant Lacanau-ville sont difficiles. Il faut dire que nous en avons déjà autour de 70 dans les jambes… Nous nous arrêtons tous les cent mètres, couchés au bord de la piste, en maudissant les aménageurs qui n’ont pas pensé à installer des bancs.

Un autobus va ramener Julie à Bordeaux. De mon côté, à l’heure où le soleil descend pour la deuxième fois derrière l’horizon, je fais demi-tour. Je presse l’allure dans les derniers rayons du soleil. Ma hantise est de rencontrer des sangliers, nombreux dans les Landes, mais je n’en croiserai aucun. Pour finir, en vue de Bordeaux, je grimpe dans un tram dont j’ai atteint le terminus. C’est le premier de la journée.
Je descends à l’arrêt près de chez moi, en ranimant le GPS que j’avais désactivé pendant le trajet ferré. La batterie est presque vide, mais elle enregistre les tours de quartier que je m’impose, à l’aube blanchissante. C’est l’épreuve suprême car, après deux nuits sans fermer l’œil, je n’ai qu’une hâte : prendre une douche et retrouver mon lit. Trois fois, je passe devant la porte de ma maison et résiste à la tentation de glisser la clef dans la serrure. Encore quelques kilomètres, quelques centaines de mètres à marcher ! 111 km s’inscrivent enfin au compteur : record battu, d’un kilomètre seulement — mais il m’aura coûté toute la volonté disponible.

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