Une aventure de poche #11 : pour l’amour du théâtre

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Fin août 2020, un ami nous a conviés, Julie et moi, à une représentation de la pièce « Mais, maman, ils nous racontent au deuxième acte ce qui s’est passé au premier ! » du dramaturge franco-roumain Matei Vișniec. La pièce doit être donnée en plein air par la troupe amateur des Ateliers de l’Agora, dans un lieu que nous connaissons bien : le paisible domaine de Preignan, juché sur une colline des environs de Lavaur. C’est à une quarantaine de kilomètres de Toulouse — une route que nous avons souvent parcourue en voiture, mais jamais faite à pied. Alors, pourquoi ne pas nous y rendre et en revenir sur nos deux jambes ?

Julie ne se sent pas de marcher aller et retour. Je prends donc le départ seul, à l’heure où les garçons de café installent leurs terrasses. Sur la première table et la première chaise que je vois déployées, je commande un petit-déjeuner d’encouragement : un croissant tiède, un café, un jus d’orange pressé réunis sur un plateau minuscule. Bien m’en a pris car, dès la sortie de Toulouse, les villages que je rencontre n’offrent plus aucun commerce. Heureusement, la nature pourvoit aux casse-croûtes. C’est la saison des figues dont les arbres débordent, celle des mûres encore un peu acides ; je dépouille toutes les haies sur mon itinéraire.

Les environs de Toulouse ont peu de relief. C’est une campagne cultivée, de grands champs de tournesols alternant avec des champs de millet, le long de routes rectilignes jalonnées de centres équestres. Plus loin, les collines prennent de l’importance, presque de l’altitude. Le ciel s’est dégagé et c’est un soleil encore estival qui me chauffe les mollets. Très vite, les deux gourdes que j’emporte sont à sec et me voici, faute de fontaine ou du moindre point d’eau, à chercher un cimetière : on y trouve toujours un robinet branché sur le réseau municipal, pour remplir les arrosoirs du jardinier.
Sous mes pieds défile le goudron. J’espérais des sentiers, mais aucun chemin de grande randonnée ne traverse la région. Le GR 46, de Gaillac à Toulouse, passe beaucoup plus à l’ouest et ce qu’il restait de pistes agricoles paraît souvent sacrifié à l’extension des cultures.

Tant pis. Comme dit le proverbe, entre deux maux il faut choisir le moindre. Je progresserai sur des départementales, mais de préférence secondaires et peu passantes, celles qui sur la carte ont l’épaisseur d’un cheveu. De la sorte, j’arriverai à Preignan en début de soirée, une heure avant le début du spectacle, après 45 km de marche ininterrompue. J’ai même le temps de me doucher avant le lever de rideau. Des chaises plantées sur l’herbe attendent les spectateurs. Soirée magique, à la faible lueur d’une lune au premier quartier. Les comédiens sont pleins d’allant, la pièce nous régale.
Le lendemain, nous sommes parmi les premiers debout. Je suis curieux d’apprendre si mon cerveau a conservé l’itinéraire et s’il me sera possible, sans consulter de carte, de le suivre à rebours jusqu’à Toulouse. Presque : sauf trois carrefours où j’ai besoin du GPS, je marche de mémoire. Nous nous attablons à l’heure du dîner dans un restaurant de banlieue. Au total, nous avons marché 91 kilomètres pour l’amour du théâtre.

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