L’art de la chute

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Me voici de retour sur Terre, après une trentaine de paraboles en altitude à bord de l’Airbus A300-Zéro G. Comme j’écris ces lignes, étendu sur ma banquette, il me semble encore léviter quelques centimètres au-dessus !

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J’écrirai un témoignage plus dense et plus littéraire, dans les semaines à venir, mais voici déjà un rapide récit en images, pour satisfaire la curiosité d’un grand nombre d’entre vous qui me pressent de questions.

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J-2 : c’est une expérience purement terrestre qui a précédé mon vol parabolique. Longues randonnées en montagne, avec le Club Alpin français de Bordeaux. Itinéraire sportif, plusieurs miliers de mètres de dénivelé sur deux jours. Résultat : des cuisses douloureuses — difficile de m’asseoir, difficile de marcher — et la crainte que cela compromette ma participation au vol zéro-G ! Dès le briefing de sécurité, lundi, je m’en ouvre au médecin du bord qui se montre rassurant. Quand même, je me précipite à la pharmacie où j’achète un médicament homéopathique contre les courbatures. Jusqu’à la nuit, je me bourre de ces comprimés à l’arnica.

img_6455J’ai choisi d’être un passager modèle — ponctuel et discipliné.  » Des tennis claires  » exige le document remis aux passagers de l’Airbus A300-G ;  » des chaussures à semelle blanche, pour ne pas laisser de traces sur le sol de l’avion « , nous précise-t-on lors du briefing. Aïe, je ne possède pas ce modèle de chaussures ! Me voici donc à courir les supermarchés, à la recherche d’une paire conforme. Hélas, il semble que la mode ne soit pas aux semelles blanches. Après une heure ou deux, je finis par dénicher ces tennis immaculées, mais aux semelles bicolores (noir et blanc). Je tente de me rassurer : on ne m’expulsera pas de l’avion pour ça ! Mais qu’en sais-je, après tout ? J’ai affaire à des scientifiques — des gens rationnels, sérieux et droits, pour qui le règlement n’est pas à prendre à la légère. Un artiste, un bohème, un débraillé : voilà ce qu’ils penseront de moi, si j’entre dans l’avion avec ces chaussures de fantaisie… Bon, au final, pas de problème.

99358375_oLe rendez-vous à Novespace est fixé à 7 h 45. Mais, habitant à une quinzaine de kilomètres de l’aéroport, je crains les embouteillages et prends la route dès l’aube. Dès 6 h 20, j’arrive sur les lieux. Personne n’est encore là. Je suis le premier à émarger la  » liste de vol « . Me voici  » volant « , quelle belle épithète !

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Les scientifiques, les pilotes, les responsables de mission arrivent à leur tour. Je m’accroche un peu avec la personne de l’accueil, à qui je demande une combinaison XL (celle qu’on m’a fournie, XXL, est vraiment trop large ; on pourrait y loger deux comme moi) et qui, sûre de son coup d’œil, veut m’attribuer une très grande taille. Ai-je l’air si gras ? Au final, la XL convient mieux… Les passagers qui le souhaitent reçoivent une piqûre de scopolamine, censée prévenir les nausées. D’après mon gabarit et mon statut de  » primo-volant « , l’infirmière remplit dûment la seringue. Grâce lui soit rendue car, lors de ce vol assez mouvementé (turbulences) où un bon tiers des passagers a été malade, je n’ai souffert, pour ma part, d’aucun malaise.

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Le voici, c’est l’avion. Le même dont une superbe maquette flotte au-dessus des têtes, à l’entrée du bâtiment de Novespace. Mon vol fait partie des tout derniers qu’il effectuera, puisqu’un autre Airbus doit prendre la relève, dans les prochains mois. Pour les employés de Novespace, surtout les plus anciens, cette campagne est donc un peu à part. Lors de ce rodéo en plein ciel, nous allons chevaucher une grosse bête qu’on mènera bientôt à l’abattoir. Avant l’Airbus A300, les vols paraboliques étaient effectués par une Caravelle qui rouille à présent sur le tarmac de l’aéroport, délaissée, oubliée peut-être ?

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De nombreuses expériences scientifques sont accueillies à bord. J’engage la conversation avec mon voisin, un étudiant chinois formé à Shanghaï dans la même université (Fudan) où j’ai donné des conférences, voici quelques années. Sous sa combinaison orange, un réseau d’électrodes. Cela ressemble aux costumes de « motion capture » utilisés par les développeurs de jeux vidéos. Le cockpit de l’avion, lui aussi, évoque une console de jeu sophistiquée. Une fois de plus, je suis frappé par l’exiguïté des cabines de pilotage et l’étroitesse des panneaux de verre qui tiennent lieu de pare-brise au bel oiseau (d’autant que les vitres latérales sont occultées pendant les vols paraboliques, afin de ne pas distraire les trois pilotes de leur tâche difficile et précisément synchronisée). Un monstre, un colosse d’acier qu’on mène, au sens propre, par le bout du museau !

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La vie sauvage s’invite à bord, sous la forme de cette charmante petite punaise qui trotte au-dessus de ma tête. Je n’ai aucune idée de la façon dont un insecte terrestre réagit dans une situation d’impesanteur. Va-t-il flotter avec le reste ? Chercher l’abri de mes oreilles, de mes narines qui s’ouvrent à proximité ? Je m’en détourne mais, à mi-vol, un employé sécurité détecte la punaise et l’écrase dans un morceau de papier. Au moins aura-t-elle eu une belle mort.

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Première parabole. On est d’abord écrasé par le double de son poids puis, soudain, affranchi du moindre gramme. D’autres passagers ayant fait l’expérience de l’impesanteur décrivent des sensations tout à fait neuves, ne ressemblant à rien de connu. A la fois, c’est vrai et ce n’est pas ce que j’ai éprouvé. Au contraire, passé le premier choc, j’ai ressenti l’impesanteur et tout ce qui l’accompagne (perte de la direction, haut et bas mélangés…) comme naturels, un état auquel notre organisme certes n’est pas préparé mais qu’il pourrait rapidement apprivoiser. Une idée m’a traversé : s’il y a une vie après la mort, si subsiste dans l’au-delà un souvenir quelconque de ce que nous fûmes, ce doit être ça. La mort, cette sorte d’allègement, cette suspension heureuse de tout ce qui ici-bas nous pèse, nous entrave, nous alourdit. Cet abolissement immédiat de nos rigidités terrestres ! L’impesanteur est peut-être une expérience anticipée de la mort — et, à la fois, un souvenir de la vie amiotique, quand nous flottions dans le ventre maternel. Deux infinis ici réunis.

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En ligne sur cette page de You Tube, une auto-capture de deux paraboles. Il s’agit d’un selfie, donc je reste assez statique. Difficile, sinon, d’assurer la prise de vues en tenant l’appareil d’une main !
L’analogie de l’état d’impesanteur avec la mort m’apparaît d’autant plus manifeste, ayant la photo suivante sous les yeux : 

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La position allongée est recommandée aux personnes qui expérimentent l’impesanteur pour la première fois, parce qu’elle semble en  » diluer  » l’effet. Mais ensuite, on a plutôt envie de se tenir debout !
Et si je parais stoïque à la fin des vidéos, cela ne traduit pas mon humeur. Je ne fais qu’obéir aux instructions du médecin du bord, qui recommande de garder la tête droite pendant la phase dite  » de ressource « , au moment où notre corps supporte le double de son poids (2 G).
Dans le cockpit, l’ambiance est studieuse, presque recueillie. Très peu de gestes apparents pour mouvoir cette énorme machine. Cela semble plutôt une affaire cérébrale. D’ailleurs, comme je l’ai déjà écrit, on ne voit presque rien du dehors. Le monde est interprété par les cadrans et les centaines de voyants allumés autour de nous. De ma part, farouche envie d’ouvrir le hublot pour respirer un peu.

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A la fin du vol, j’étais très à l’aise avec ce flottement jamais dirigé, cette liberté ultime, cet abandon à des forces méconnues. Si Novespace recrutait demain de nouveaux  » animateurs de bord « , je postulerais aussitôt ! Mais l’équipe en place est déjà fantastique. En voilà, de beaux métiers. Funambules d’altitude ! Chuteurs professionnels ! Des carrières vraiment dignes d’envie !

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